Sondages truqués, deepfakes et faux articles: les élections en Moldavie, "un terrain d'essai" pour la désinformation russe

Votes achetés, faux sondages, et des milliers de publications contenant de la désinformation. Nom de code de l'opération: Matriochka. Selon les informations de la BBC, un réseau secret financé par la Russie tente de perturber les prochaines élections en Moldavie.
Ce dimanche 28 septembre, les 2,4 millions d'habitants se rendront aux urnes pour renouveler le parlement. Un scrutin législatif crucial pour l'avenir de cette ex-république soviétique qui envisage d'adhérer à l'Union européenne (UE). Sauf que la Russie a décidé de mettre son nez dans le scrutin.
Une journaliste infiltrée du média britannique révèle ainsi que le réseau secret avait promis de payer des Moldaves s'ils publiaient de la propagande pro-russe et de fausses nouvelles sapant le parti au pouvoir, le Parti action et solidarité (PAS), pro-UE.
153 euros par mois pour de faux postes
La présidente Maïa Sandu dénonce ainsi une "ingérence sans précédent" du Kremlin dans les élections et l'accuse de "déverser des centaines de millions d'euros" pour acheter des votes et cibler les électeurs avec de la désinformation.
Les actions de ce groupe secret sont multiples. Plusieurs Moldaves ont été recrutés via des groupes Telegram pour inonder les réseaux sociaux, Tiktok et Facebook en tête, avec de la propagande anti-UE. Les militants ont été formés en ligne par des russophones pendant plusieurs mois via des "séminaires" destinés à "préparer les agents". Ils ont notamment appris à utiliser ChatGPT pour créer des publications, ou appris à influencer en toute discrétion des citoyens. Les messages devaient être satiriques, de préférence, tout en restant "naturels", selon les formateurs. Les plus doués ont ensuite été recrutés comme trolls rémunérés par Moscou.
Selon l'enquête de la BBC, les agents étaient payés 3.000 lei moldaves (153 euros) par mois pour partager des publications à l'approche des élections. Au programme, des messages patriotiques et surtout, des fakes news. La journaliste de la BBC a ainsi été invitée à écrire que le gouvernement actuel de la Moldavie envisageait de falsifier les résultats des élections, que l'adhésion potentielle de la Moldavie à l'UE forcerait la Moldavie à devenir pro-LGBT ou que la présidente Maïa Sandu faciliterait le trafic d'enfants.
Certains agents ont également partagés des vidéos truquées grâce à l'IA. La présidente moldave est par exemple la cible d'un deepfake, créé avec Luma AI, dans laquelle elle interprète une chanson de rap en russe qui la dépeint comme une dirigeante inefficace. D'autres vidéos affirment qu'elle souffre de schizophrénie ou que son parti a "truqué" les élections.
D'autres recrues ont été payées 200 lei moldaves de l'heure (10 euros) pour trouver des partisans de l'opposition prorusse moldave, ou influencer des citoyens afin de réaliser un soi-disant sondage. Toutes les réponses ont été enregistrées en secret. Les résultats affirment déjà que le parti en place... a perdu. De quoi influencer l'élection en amont du vote. Le sondage pourra également être utilisé par l'opposition pour contester l'élection en cas de victoire du PAS.
"Un terrain d'essai" des campagnes de désinformation
Ce réseau secret serait lié au politicien prorusse fugitif Ilan Shor. Il avait déjà été sanctionné par le Royaume-Uni, les États-Unis et l'UE pour avoir prétendument soudoyé des citoyens moldaves afin qu'ils votent contre l'adhésion à l'UE l'année dernière. "En 2024, la campagne (d'Ilan Shor) était axée sur l'argent. Cette année, c'est la désinformation qui est au cœur de ses préoccupations" observe le chef de la police moldave, Viorel Cernauteanu, auprès de la BBC.
Au total, le réseau serait composé d'au moins 90 comptes Tiktok, certains se faisant passer pour des médias d'information, comme la BBC. Selon le Digital Forensic Research Lab (DFRLab), des milliers de vidéos ont été partagées, totalisant plus de 55 millions de vues et 2,2 millions de "j'aime" depuis janvier. Des chiffres impressionnants, lorsqu'on sait que la Moldavie ne compte que 2,4 millions d'habitants.
Reset Tech, une ONG qui scrute la désinformation russe en ligne depuis 2022, s’est également intéressée à la plateforme anglophone nommée Restmedia qui consacre un quart de ses articles à la Moldavie. Si elle se présente comme un site sérieux de journalisme d’investigation, elle est alignée sur la propagande du Kremlin. La plupart des contenus pro-russes sont générés à l’aide de l’intelligence artificielle, puis traduits et amplifiés par des sites dans d’autres langues de l’Union européenne.
L'ONG assure avoir identifié des "liens techniques évidents avec la Russie", grâce aux adresses IP et aux métadonnées des sites.
"Je pense qu’il est assez clair que le Kremlin utilise la Moldavie comme un cas d’étude, comme une sorte de terrain d’essai pour tester différentes techniques", analyse Ben Scott, le directeur de Reset Tech.
En effet, selon des experts, ces différentes actions ne sont qu'un aperçu d'un réseau plus vaste coordonné par Moscou ciblant la Moldavie et, plus largement l'Europe. "L'objectif n'est pas seulement de manipuler quelques votes, mais d'éroder la confiance dans le processus démocratique", déclare Corneliu Bjola, professeur de diplomatie numérique à l'Université d'Oxford, à l'AFP.
Tiktok a déclaré avoir mis en place des mesures de sécurité supplémentaires avant les élections et continuer à lutter activement contre les comportements trompeurs. Meta, propriétaire de Facebook, n'a pas répondu aux demandes de la BBC.
