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"L'Étranger" de François Ozon: une porte (un peu scolaire) entrouverte sur Camus et sur l'absurde

BFM Estelle Aubin
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Soigné, sobre, mais peut-être un peu sec, ou attendu, le Meursault d'Ozon, en salles ce 29 octobre, mène (pour le moins) vers l'univers absurde et révolté d'Albert Camus.

On ne sait jamais trop sur quel pied danser. Par moments, on juge L'Étranger version Ozon, en salles ce 29 octobre, sobre et enlevé. Peut-être même élégant. À d'autres, on le trouve juste scolaire et plutôt vain. Fidèle au roman, mais fade. Minimaliste, mais presque mollasson. Joli, mais pas magnifique. Loin d'être raté, on le dirait même plutôt réussi, mais pas si utile quand on a déjà lu Camus - mais une œuvre doit-elle être si pratique que cela?

Le vingt-quatrième long-métrage du prolifique cinéaste français, sélectionné en compétition à la Mostra de Venise, revient donc sur l'histoire de Meursault (Benjamin Voisin, ascétique mais pas désincarné, révélé dans Été 85 d'Ozon), jeune trentenaire qui enterre sa mère sans verser de larmes ni de mots. Le lendemain, il embrasse une collègue de bureau (Rebecca Marder) au bord de l'eau et continue sa vie sans broncher. Comme si de rien n'était. Il boit un coup avec son ami (Pierre Lotin) ou aide son voisin fou (Denis Lavant). Marche, fume, déjeune au bistrot, rêve de caresses.

Puis un jour, soleil au zénith, aveuglé, il se retrouve sur une plage et tire à bout portant plusieurs coups de pistolet sur "un arabe". Meursault, héros existentialiste, héros de l'absurde et du tragique par excellence, n'explique pas ce crime. À son procès, on le condamne (à mort) pour sa bouche restée muette et ses yeux qui ne se sont pas embués à l'enterrement de sa mère. Qui est ce fils insensible, impénétrable? Son crime colonialiste, raciste intéresse moins la cour.

Lenteur assumée

Pour le moins, et c'est déjà beaucoup, on salue le geste du cinéaste. Adapter un tel monument de la littérature française, sur lequel même Visconti s'était cassé les dents il y a belle lurette, avec Marcello Mastroianni tout de même. Filmer un taiseux, un de ces colins froids, crus, distants et peu attachants, pris dans une affaire aussi énigmatique et métaphysique. Ou, tout simplement, choisir le noir et blanc (ce qu'il justifie, lucide, notamment par des contraintes économiques: "Je n’avais pas un énorme budget, et pour les décors, le noir et blanc évite de retravailler les couleurs et les matières de l’époque", dit-il au Parisien).

Mieux, le cinéaste de Grâce à Dieu, Huit femmes, Mon crime ou, plus récemment, de Quand vient l'automne, habitué aux succès tranquilles au box-office, s'épargne les écueils faciles (pas ou peu de voix off, pas de volonté de résoudre le mystère du roman, lenteur assumée…) et ose même quelques pas de côté (la phrase très camusienne "J'ai tué un arabe" lance le film, tandis que celle, encore plus renommée, "Aujourd'hui, maman est morte ou peut-être hier, je ne sais pas", ouvrait le roman, le personnage de la copine ou celui de la sœur de la victime sont épaissis, les arabes, eux aussi, ont droit à la parole, et le contexte colonial de l'Algérie française est réaffirmé).

Inadaptabilité intrinsèque

Tout, du livre, rejaillit à l'écran. Le mystère, l'absurde, le soleil écrasant, l'indifférence du héros, sa nonchalance, sa lenteur, l'ambiance existentialiste et mutique de l'époque. L'homme révolté et silencieux qu'est Meursault. La scène de fin, à quelques heures de l'échafaud, où le héros condamné, pas si nihiliste, parlemente puis s'emporte contre l'aumônier de la prison (Swann Arlaud) et s'ouvre in fine "à la tendre indifférence du monde", élève le film vers la révolte et l'intégrité absolue.

Mais François Ozon se heurte, hélas, à Camus. À l'inadaptabilité de son œuvre, trop lue, trop connue de tous, et faite, semble-t-il, de silences intraduisibles, d'une intériorité, d'un mutisme statique. Son film manque par essence de chair, de plans, de décors, de meubles, de volubilité et de vitesse. D'originalité et d'écarts formels et scénaristiques. Manque aussi des mots, flamboyants, de Camus, prix Nobel de littérature en 1957.

Et trop souvent, François Ozon choisit l'érotisation, l'esthétisation (des corps, de son héros, du noir et blanc, du soleil…), au prix de la philosophie. Ou de l'absurde.